Par Thierry Bour, Ancien président du SNOF
Vice-président d’Avenir Spé et délégué régional du Grand Est
L’inscription de la proposition de loi (PPL) Garot à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale ouvre la voie à des enrichissements par voie d’amendements, un espoir pour bon nombre d’acteurs dans le secteur de la santé.
Cependant, une mesure controversée demeure (si ce n’est qu’une) avec la nouvelle version de cette PPL déposée le 13 février dernier à l’Assemblée Nationale : l’article 1, qui impose une règle d’assortiment strict – une arrivée pour un départ – dans les zones à forte densité médicale. Cette approche risque d’aggraver fortement le problème qu’elle cherche à résoudre.
Pénurie de spécialistes et délais de rendez-vous dans le Grand Est
L’enquête récente, réalisée par l’URPS ML, sur les délais de rendez-vous pour neuf spécialités médicales dans la région Grand Est révèle des éléments préoccupants. Tous les territoires, y compris les zones urbanisées à proximité des Centres Hospitaliers Universitaires (CHU), présentent des délais importants ; ils sont même souvent supérieurs à la médiane régionale dans les plus grandes agglomérations (Strasbourg, Nancy, Reims, Metz …). Cette situation est un témoignage de l’inadéquation entre la demande croissante de soins des patients et l’offre stagnante.
Actuellement, le manque de capacité pour les soins non programmés suggère un système engorgé, une situation exacerbée par le manque de renouvellement des médecins partant à la retraite, malgré des efforts pour attirer des médecins étrangers et encourager le cumul emploi-retraite. Entre 2011 et 2022, seulement une proportion limitée des spécialistes a été remplacée, illustrant l’inadéquation entre l’augmentation des besoins et le renouvellement des professionnels. Seulement 48% des dermatologues, 57% des rhumatologues, 58% des gynécologues, 71% des ophtalmologues et 83% des psychiatres ont été remplacés en libéral sur la France, alors que la population augmentait et qu’elle vieillissait !!
Le problème aujourd’hui, ce ne sont pas les « déserts médicaux », c’est l’insuffisance d’offre partout en France !
Projection : augmentation des effectifs médicaux à venir
Les projections de la Drees d’août 2023 permettent une vision plus optimiste quant à l’avenir : les effectifs des médecins spécialistes devraient croître de manière significative à partir de 2025, avec un accroissement projeté de 7% dans le Grand Est en 2030, de 40% en 2040, et jusqu’à 70% en 2050, une tendance similaire à l’échelle nationale. Les effectifs paramédicaux suivront cette dynamique de croissance, apportant des compétences complémentaires.
Il ne s’agit pas, par conséquent, de corseter la médecine libérale, mais de comprendre que l’on change radicalement d’époque, que le tsunami de départs en retraite est en train de se terminer (2024 était la dernière grosse année), que la relève arrive, massive et que cela va durer 30 à 35 ans.
Depuis, 2021, les cessations d’activité des médecins spécialistes baissent d’année en année dans le Grand Est, alors que les nouvelles installations représentent 6,5% des médecins spécialistes libéraux en activité. Et cela va s’amplifier dans les années à venir.
Évolution démographique et besoins en santé
Selon l’Insee, la population du Grand Est pourrait diminuer de 14% d’ici 2070, bien que cette tendance varie selon les départements : une baisse allant jusqu’à 30% dans les Ardennes, les Vosges, la Haute-Marne et la Meuse, alors qu’une hausse de 2% est prévue dans le Bas-Rhin et une baisse limitée de 14% en Meurthe et Moselle.
Les zones urbaines devraient connaître une croissance importante de la population âgée de 65 ans et plus, laquelle est la principale consommatrice de soins, augmentant ainsi la demande dans les zones densément peuplées.
Ainsi, les plus de 65 ans dans le Bas-Rhin augmenteraient de 125 000 (+ 61%), de 71 500 en Moselle (+ 35%), alors qu’ils ne seraient que + 6% dans les Ardennes et -1% en Haute-Marne.
Limiter les installations dans ces zones urbaines ne ferait donc qu’aggraver la pénurie de soins. Une augmentation des ressources médicales, notamment des médecins libéraux, s’impose pour répondre aux besoins territoriaux spécifiques des patients.
Vers une adaptation plutôt qu’une régulation rigide
Il est crucial de reconnaître que nous sommes en train de vivre une transformation radicale du paysage médical. Le pic des départs à la retraite touche à sa fin, 2024 marquant la dernière année significative.
La relève est en route et elle est appelée à durer pendant les prochaines décennies. Les derniers chiffres de la CARMF montrent d’ailleurs une augmentation du nombre d’ophtalmologistes libéraux, un renversement de tendance prometteur.
Il est essentiel de soutenir cette dynamique en permettant à la médecine libérale de s’adapter librement, sans restreindre les installations de manière rigide. Cette approche flexible et progressive est la clé pour répondre efficacement aux futurs défis de santé publique et aux besoins changeants de la population.
Vouloir freiner les installations dans des zones avec des densités élevées de médecins libéraux, alors que les besoins y ont progressé plus vite que l’offre, ne ferait qu’aggraver rapidement la situation. De plus, la dynamique d’installation en groupe, permettant une meilleure adaptation aux besoins et un exercice médical plus satisfaisant pour les médecins, est ingérable avec cette mesure.